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Dossier : Le nouveau siège de l’Assemblée Nationale béninoise, un serpent de mer

Initiés en 2002 et démarrés en février 2009 pour une durée de vingt-quatre (24) mois, les travaux de construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale n’ont pu être achevés jusqu’à ce jour, et ce, malgré l’expiration du délai contractuel. Le dossier refait surface et pas sans polémique.

Par Habib N’OUENI

En venant de Cotonou et en jetant un coup d’œil à sa droite, à la descente du pont de Porto-Novo (30 km à l’est de Cotonou), on est impressionné par le grand chantier de construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale. Plus de neuf ans après, cette infrastructure dont la construction devrait durer vingt-quatre mois est encore inachevée. Pourtant quatorze milliards de F Cfa (28 millions de dollars US) y ont été engloutis. Alors que ces lieux devraient abriter les débats parlementaires, ce sont de hautes herbes qui encerclent les bâtiments pillés par des délinquants.

Malgré les énormes travaux de remblais précédemment faits, l’eau de la lagune repoussée pour y ériger la bâtisse a repris sa place par endroits. Non seulement, les travaux sont loin de s’achever, mais l’entrepreneur marocain Abdel Kader Moutaïb qui avait à charge les gros œuvres a gagné en première instance son procès contre l’Etat béninois. Procès dans lequel il réclame 28 milliards de F Cfa de dommages subis. Ce dernier a intenté une action en justice contre l’Etat, après avoir passé lui-même 20 mois en prison, sur plainte du Gouvernement. Mais, même le génie militaire appelé à la rescousse après un long moment d’arrêt du chantier n’a pu faire de miracle.

 

Les raisons de ce blocage sont multiples

Blaise Ahanhanzo Glèle, ministre de l’environnement, de l’habitat et de l’urbanisme d’alors, répondant aux interpellations des députés: «La nature marécageuse du terrain qui a nécessité des dispositions spéciales pour les fondations, le retard dans le paiement de certaines avances de démarrage, en l’occurrence pour de gros-œuvre, après l’ordre de commencer les travaux et surtout la mauvaise organisation des entreprises exécutantes expliquent le piétinement du chantier »

Faisant écho de la colère de ses collègues députés, Mathurin Nago ancien président de l’Assemblée nationale avait martelé clairement : « Cette affaire est un scandale ». Après analyse de la situation, une communication a été introduite en conseil des ministres, le 12 septembre 2012 pour présenter le point des travaux, ainsi que les dispositions prises pour l’achèvement du chantier dont la mise en régie contrôlée du reste des travaux du lot 1 démarré, le 1er septembre 2012. Le gouvernement, en sa séance du 10 octobre 2012, a décidé de réaliser un audit général du chantier pour situer les responsabilités. Selon le rapport déposé par le bureau Veritas Bénin, les travaux d’amélioration du sol réalisés sont concluants et conformes au regard des charges du projet. Mieux, les travaux des fondations de l’ensemble du projet excepté ceux du bloc administratif sont conformes aux normes et aux règles de l’art. Toutefois, des mesures de renforcement du bloc administratif devront être menées sur certains poteaux. En utilisant des poinçons, on aurait ébranlé la solidité de l’édifice. C’est pratiquement à la même conclusion qu’est parvenu  le Groupement des Entreprises Emcr qui a sollicité les services du cabinet SIMPRO.

Compte tenu du grand retard enregistré dans la réalisation de ce projet, les députés, par la voix de leur collègue Moussou Monhossou, ont cherché à mettre la lumière sur ce dossier. La représentation nationale décide alors de mettre en place une commission d’enquête parlementaire, pour mieux comprendre les dessous de cette ténébreuse affaire. Ladite commission d’enquête restera lettre morte.

«L’Etat et Abdel Kader Moutaib ayant engagé des poursuites judiciaires réciproquement, les députés ne pouvaient plus créer une commission d’enquête sur le même dossier. Ainsi en a disposé le règlement intérieur de l’Assemblée nationale », justifie Isaac Fayomi, directeur des services législatifs de l’Assemblée nationale.

Les dispositions de l’article 115.2 du règlement intérieur de l’Assemblée Nationale, donnent d’amples détails. Article 115.2 : « Si le Garde des Sceaux fait connaître que des poursuites sont en cours sur les faits ayant motivé le dépôt de la proposition de résolution, celle-ci ne peut être mise en discussion. Si la discussion concernée a déjà commencé, elle est immédiatement interrompue ».

 Encore 41 milliards à injecter pour réveiller « l’éléphant blanc »

De 2013 à 2016, l’Etat a toujours fait une provision de 4,5 milliards de F Cfa dans le budget du ministère de l’urbanisme, relativement au chantier de construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale. C’est d’ailleurs une partie de ces fonds qui a été débloquée au profit du génie militaire appelé à la rescousse en 2015 par l’ancien président de la République Boni Yayi, pour poursuivre les travaux en régie déléguée, alors qu’initialement cette composante de l’armée n’était nullement impliquée dans le projet. Mais le miracle ne s’est pas produit. Le chantier est toujours inachevé. L’image apocalyptique présentée par ce projet a amené le nouveau président de la République, Patrice Talon, a ordonné l’arrêt des travaux pour réévaluer le projet aux plans juridique, financier et technique. Le 8 novembre 2016, Didier Tonato et Joseph Djogbénou, respectivement ministre du cadre de vie et de la justice annoncent, à la faveur d’une conférence de presse, la suspension du mémorandum d’entente signé entre l’Etat béninois et la SERHAU SA. « La justice est un préalable. Il faut dégager l’horizon judiciaire et se donner les moyens de terminer en sérénité ce chantier», ont déclaré les deux ministres. Au bout de 54 jours, le comité de travail mis en place par le Président Patrice Talon a conclu à un nouveau coût d’objectif global de près 41 milliards de F Cfa, pour la finalisation de tous les travaux y compris plus de 2,5 milliards de F Cfa de contentieux, un surcoût de plus de 700 millions de F Cfa, dus à la suspension des travaux, 7 milliards de F Cfa de travaux complémentaires et plus de 300 millions de F Cfa de dégradation et avaries.

Abandonner le nouveau siège du parlement pour quelle solution de rechange ?

Au terme de la communication gouvernementale, la plupart des députés ont pris la parole pour dénoncer les mis en cause et la corruption au sommet de l’Etat, sous l’ancien régime. Plusieurs d’entre eux ont suggéré d’abandonner le bâtiment en souffrance au bord de la lagune de Porto-Novo, afin de rechercher un nouveau site dans la capitale, qui va abriter le nouveau siège de l’Assemblée nationale.

Pour pallier les problèmes auxquels ils sont confrontés, la parade a été trouvée par les présidents Nago et Houngbédji. Vers la fin de son second mandat à la tête de l’institution parlementaire, le Président Nago avait fait l’option de solutionner partiellement les problèmes du personnel en faisant ériger un bâtiment de type R+2 au niveau du secrétariat général administratif de l’Assemblée Nationale. Me Adrien Houngbédji, actuel président de l’Assemblée Nationale, vient de faire construire deux bâtiments de type R+2 pour servir de bureau aux députés. Les travaux sont à l’étape de la finition et le bâtiment abritera les bureaux des députés dès la session budgétaire du mois d’octobre 2017. «Ce chantier ne sera pas comme celui qui est à la descente du pont. Nous avons pris des dispositions pour l’achever dans les délais contractuels. Et c’est pourquoi nous avons choisi de travailler nuit et jour, sous le soleil et sous la pluie pour tenir notre engagement», a rassuré Cyprien Koudan, superviseur de la société SEIB. C’est une solution provisoire pour soulager les parlementaires béninois, en attendant l’érection du vrai nouveau siège de l’Assemblée béninoise qui reste un serpent de mer.

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