Interview: Biram Dah Abeid «Si je suis élu, nous allons corser les lois sur l’esclavage »

Biram Dah Adeid © Comité de campagne

Interview: Biram Dah Abeid «Si je suis élu, nous allons corser les lois sur l’esclavage »

Biram Dah Abeid, député mauritanien, militant politique et leader du mouvement anti-esclavagiste IRA (l’Initiative pour la Résurgence du Mouvement Abolitionniste), réaffirme sa détermination à poursuivre son combat contre le racisme et l’esclavage. Samedi 16 février 2019, Paris, 10ème arrondissement. C’est dans une salle de réunion aux allures d’un QG de campagne, que Biram Dah Abeid nous a reçu. A ses côtés, son épouse et ses plus proches collaborateurs. L’un de ses conseillers nous prévient : « finalement vous n’avez plus que 15 minutes ». Le temps est compté, même si nous déborderons quelque peu. Le candidat déclaré à la prochaine présidentielle de juin 2019, a les traits tirés, visiblement épuisé par sa tournée européenne (Belgique et Italie). Pourtant, l’homme reste combatif. Figure emblématique de la lutte contre l’esclavage, ce militant engagé des droits de l’homme n’a éludé aucune question : économie, chômage, G5 Sahel, terrorisme, Union européenne, Accord Agoa, la présidentielle prévue pour 2019, etc. Biram Dah Abeid s’exprime sans complexe et sans complaisance. Entretien.

 

Propos recueillis par Prince Bafouolo

Hémicycles d’Afrique : Le président Abdelaziz ne se représente pas aux prochaines présidentielles en respect à la Constitution qui lui impose un verrou. Sur un continent ou certains chefs d’État tripatouillent la Constitution pour s’éterniser au pouvoir, cette décision vous rend fier d’être mauritanien ?

Mohamed Ould Abdelaziz ne prend aucune décision qui peut conférer la fierté aux Mauritaniens, et encore moins à moi. Depuis qu’il a fomenté son coup d’état, je suis parmi les personnes qui se sont dressées contre lui. Depuis son arrivée au pouvoir, cela nous a valu 17 procès politiques, des interdictions, des privations, des tortures, et une diabolisation systématique. Il a considérablement détruit l’économie du pays. La société nationale industrielle et minière, la SNIM, autrefois joyau de l’économie mauritanienne, s’est affaissée totalement. D’autres sociétés comme la SONIMEX, ont totalement disparu. Les ressources halieutiques mauritaniennes ont été vendues à une société chinoise qui pêche impunément. Mohamed Ould Abdelaziz et son clan ont aussi vendu les ports, les richesses aurifères, pétrolières et gazières grâce à de nombreuses sociétés-écrans que lui et sa famille utilisent. Il n’y a plus d’assainissement en Mauritanie. Les routes, l’enseignement, les services sociaux et sanitaires n’existent plus. Les Mauritaniens se débattent dans la pauvreté totale, avec un taux de chômage qui dépasse les 37% pour une population de moins de 4 millions d’habitants, dans un pays aux richesses énormes.

H.A : Ce sont les raisons qui sous-tendent votre candidature ?

BDA : Ces raisons sont parmi celles qui sous-tendent ma candidature. Elles sont suffisantes pour que les mauritaniens ne gardent que mépris vis-à-vis de Mohamed Ould Abdelaziz et son règne maléfique sur la Mauritanie.

HA : Vous aurez face à vous, le dauphin de l’actuel président, Mohamed Ould Ghazouani, l’actuel ministre de la Défense, un homme de réseaux qui jouit d’une popularité en Mauritanie. Quelles sont vos chances d’être élu ?

BDA : Avant d’être un homme de réseaux, c’est un homme du pouvoir qui a appauvri les mauritaniens, détruit l’unité nationale, pillé les richesses des mauritaniens, installé les germes de la corruption, des dissensions sociales, et de l’enrichissement illicite. En tant que bras droit d’Abdelaziz, tous les crimes économiques et des droits de l’homme lui sont reprochés au même titre que son parrain et compagnon Abdelaziz. Nous, Mauritaniens qui, vivons au quotidien la mauvaise gouvernance de ce système, n’accepterons pas qu’Ould Abdelaziz reproduise une seconde décennie de malheur pendant laquelle il va gouverner le pays par procuration à son compagnon Ghazouani. Nous considérons que Mohamed Ould Ghazouani, c’est la continuité de Mohamed Ould Abdelaziz.

 HA : Que gagneraient les Mauritaniens en vous élisant ?

BDA : Depuis la création de l’IRA jusqu’à nos jours, nous nous sommes dressés contre toutes les violations des droits de l’homme affligées à certains mauritaniens. Nous avions rendu audibles les gémissements, les cris, les plaintes des personnes victimes de tortures, d’esclavage, et de délits racistes. Nous avons même porté très haut la cause des juges qui ont été démis de leur fonction à cause de leur refus d’obtempérer aux ordres du pouvoir exécutif. Nous avons unis les mauritaniens qui ont été désunis par le pouvoir militaire. Nous les avons unis dans un seul mouvement populaire, un mouvement des droits civiques, de revendication de la citoyenneté démocratique pour tous. Ceci afin d’asseoir une démocratie véritable et plurielle. Les Mauritaniens qui nous ont suivis savent que nous avions instauré une communauté de destin, de lutte entre les Mauritaniens issus de toutes les communautés. C’est pourquoi, notre Opposition représente le seul défi véritable pour le pouvoir des militaires. Nous avons pris à contre-pied leur propagande autour de laquelle ils ont prospéré, c’est-à-dire cloisonner les Mauritaniens, faire de sorte que chaque ethnie vive seule, traite et revendique seule ses problèmes, sans se soucier des autres.

HA : En parlant d’Opposition, le Front national pour la démocratie et l’unité (qui regroupe 8 partis d’Opposition) a appelé à une candidature unique de l’Opposition que vous n’avez visiblement pas écouté puisque vous vous portez candidat. Egocentrisme oblige…

BDA : Ma candidature est née avant le FNDU. Je l’ai déclaré au lendemain de la présidentielle de 2014 juste après mon premier meeting. Ensuite, devant des journalistes, des personnalités de la classe politique et de la Société civile en janvier 2017 à Nouakchott, j’avais déclaré que ma candidature en 2019 est irréversible. C’est quelques mois après que le FNDU est né. On ne désigne pas un candidat aux présidentielles du jour au lendemain. Pour se présenter aux suffrages des électeurs dans une élection comme celle-là, le parcours, le curriculum vitae, l’engagement de la personne, ses relations avec le peuple, l’espoir qu’il suscite, les lignes qu’il peut faire bouger, sont des indicateurs importants. Aujourd’hui, tous les observateurs en Mauritanie s’accordent à dire que le seul candidat de taille, capable d’affronter le parti des militaires c’est Biram Dah Abeid. A l’intérieur et à l’extérieur de la Mauritanie, il y a un courant très clair qui a fait son chemin et qui appelle à la candidature et à voter pour Biram Dah Abeid.

HA : Etes-vous ouvert aux alliances ?

BDA : Bien sûr que nous avons appelé tous les opposants, tous les courants de l’Opposition mauritanienne à s’unir autour de nous pour une candidature utile. Une candidature de défis avec des membres qui ont déjà fait leur preuve dans le combat contre la dictature actuelle, l’oppression et les détournements des deniers publics.

HA : Vous dénoncez un capitalisme local en évoquant l’envahissement de la Chine, la corruption et autres maux. Que prévoit alors le programme du candidat Biram sur le plan économique et social ?

BDA : On s’inscrit en faux contre une recolonisation de l’Afrique par la Chine et plus particulièrement contre la recolonisation de la Mauritanie. On s’inscrit aussi en faux contre les transactions dont les sujets sont nos richesses minières et halieutiques, au profit d’un clan, en complicité avec des multinationales soutenues par une certaine diplomatie mercantiliste de la France, de l’Europe et de l’Amérique du nord. Nous voulons recouvrir nos droits sur nos biens. Nous voulons défendre nos ressources naturelles, minières, halieutiques et les gérer de manière à assurer la défense de l’écosystème et de l’environnement.

HA : Concrètement, comment cela se fera-t-il ? Quel sera, par exemple, votre première mesure si vous êtes élu Président de la République?

BDA : Notre première mesure sera de réunir les mauritaniens de toutes ethnies et de tous bords politiques. De sorte que les Mauritaniens se mettent ensemble, passent en revue les points négatifs et positifs et posent les bases d’une véritable entente nationale autour d’un pacte social qui garantit l’universalisme des droits, l’égalité entre tous les concitoyens, la fluidité du processus démocratique.

HA : Quel regard portez-vous sur l’action du G5 Sahel ?

BDA : L’action du G5 Sahel est une action personnelle de la France d’Emmanuel Macron dans le cadre de son copinage avec certains dictateurs et chefs d’Etat corrompus du Sahel. Nous récusons cette action qui ne profite pas aux Africains et qui ne s’attaque pas à la racine du mal, du terrorisme qui est le pouvoir corrompu, prédateur des droits de l’homme qui sont là au Sahel en train de s’arroger les droits des peuples, l’économie des peuples, de confisquer leur droit à la dignité et au travail. Je pense que toute action contre le terrorisme doit commencer ici, avec ce problème de la gouvernance, des libertés, de la transparence dans la gestion des richesses des pays, enrichissement illicite, les biens mal acquis et de la corruption. On ne peut pas lutter contre le terrorisme avec des Chefs d’Etats qui sont impliqués publiquement dans de grands scandales de corruption, d’enrichissement illicite, de vol, de grands scandales financiers, de trafic de drogue…

HA : Pour lutter contre le terrorisme, l’ONU a récemment appelé à un renforcement du volet Développement. Reconnaissant que le développement, la paix et la sécurité et les droits de l’homme sont intimement liés et se renforcent mutuellement. Est-ce une approche qui vous parle ?

BDA : Le volet développement, oui, mais tout reste vague…

HA : Renforcer l’éducation par exemple.

BDA : On ne peut pas s’attaquer de manière sereine à l’éducation selon les normes qui peuvent aider à construire une société citoyenne sans éliminer tous les prosélytismes et obscurantisme auxquels les chefs d’Etat du Sahel ont ouvert leur bras par appétit des pétrodollars saoudiens et qataris. Nous pensons par exemple que les manuels scolaires doivent être revus. Les écoles coraniques, les écoles d’exégèse musulmanes qui sont enseignés au Nigéria, en Mauritanie, au Mali, au Niger et au Sénégal doivent être revues. Il faut reconstruire l’école sur des bases et des principes saints et reconstruire les relations sociales. Le terrorisme et l’esclavage se nourrissent de la même veine. Celle d’une religiosité teintée d’obscurantisme, de suprématisme. Il faut que tout cela soit compris, reconnu et combattu de la manière qu’il faut à travers un matériel didactique, pédagogique avec un discours et une orientation. Les gouvernements qui perçoivent les organisations des droits de l’homme comme un cheval de Troie armé par l’international sionisme juif ne sont pas dignes et ne sont pas capables de combattre le terroriste.

HA : Les Etats-Unis ont récemment sorti la Mauritanie de l’Accord Agoa pour non- respect justement des Droits de l’homme. Pour vous, serait-ce un signal fort ?

BDA : C’est un signal fort et ça démontre malheureusement la supériorité morale de Donald Trump sur les dirigeants européens. Au sein de l’Union européenne dont les Droits de l’homme sont le fondement, aucun pays ou dirigeant n’a osé dénoncer les pratiques du régime mauritanien. Ça nous fait d’autant plus mal, que nous partageons avec les Européens, les valeurs de liberté, de démocratie, et des Droits de l’homme. Cela nous fait mal que ce soit le président américain, Donald Trump qui donne des leçons aux Européens sur ces questions.

HA : Vous êtes l’une des figures emblématiques de la lutte contre l’esclavage sur le continent. Maintenant que vous êtes au Parlement, est-ce qu’on peut imaginer un durcissement de Loi contre l’Esclavage ?

BDA : Une fois au pouvoir, nous allons corser les lois sur l’esclavage. Elles ne sont pas suffisamment corsées. La loi qui criminalise l’esclavage est définie de manière vague et incomplète. Les organisations des droits de l’homme n’ont pas le droit d’ester au nom des victimes. Selon la loi mauritanienne, ils ne peuvent ester au nom des victimes que lorsqu’une organisation a plus de 5 ans d’existence. Et elle peut ester seulement dans un seul compartiment du droit, qui est le droit de la partie civile. Le droit à la victime de recouvrer des dommages. Nous allons revoir toutes ces lois, et certainement l’application de la loi sur l’esclavage, comme toutes les lois d’ailleurs, seront implacables.

HA : Vous venez d’obtenir le 4 février 2019, le titre honorifique de docteur honoris causa par la plus ancienne Université d’Europe à Leuven (Belgique), est-ce pour vous une consécration ? Avez-vous le sentiment d’être entendu ?

BDA : Comme je l’ai dit dans mon discours lors de la cérémonie de remise de ce prix, aux étudiants, aux professeurs et aux membres du jury de l’Université, j’avais ce jour-là le sentiment que notre voix s’est fait entendre, notre discours se fait comprendre, notre combat, notre engagement se font reconnaître. Ceci malgré les tentatives énormes du pouvoir et de ses alliés notamment en Occident de brouiller notre image, d’étouffer notre voix et de se liguer contre nous par des déclarations malveillantes des dignitaires politiques occidentaux pour soutenir l’ignominie de nos geôliers quand nous sommes arrêtés pour une cause noble et pour des actions justes, pacifiques comme l’engagement contre l’esclavage. C’est merveilleux que les étudiants, le jury des universités occidentales, puissent comprendre et entendre ce que leurs dirigeants politiques sont incapables d’entendre. Tellement ils sont aveuglés par les intérêts mercantiles.

HA : Terminons cet entretien avec une question tout à fait décalée. Quelle est le dernier livre que vous avez lu, ou quel est votre livre de chevet ?

BDA : Ça fait un moment que je n’ai plus disposer du temps pour la lecture. Mais tous les livres des philosophes de lumière que j’ai lus, sont restés dans ma mémoire comme les meilleurs documents manuels que j’ai lus.

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