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Interview : Pourquoi l’opposition togolaise a boycotté le vote de la loi de finances rectificative

Le vendredi 22 Juin dernier, le gouvernement togolais a obtenu de l’Assemblée Nationale une caution pour un collectif budgétaire exercice 2018. La majorité mécanique des 62 députés du parti UNIR au pouvoir a suffi pour faire voter ce rectificatif à la loi des finances Togo exercice 2018 qui « s’équilibre en recette et en dépense à 1.307,6 milliards de Fcfa contre 1.310,5 dans la loi initiale, soit une baisse de 0,8 % (l’équivalent d’un solde excédentaire de trésorerie de 88, milliards de FCFA pour financer le déficit du solde budgétaire) » a expliqué Sani Yaya, le ministre togolais de l’économie et des finances. Un vote boycotté par les députés de l’opposition togolaise. Retour sur ce vote avec l’un d’entre eux, Ouro Akpo Tchagnao.

 

Hémicycles d’Afrique : Le 22 juin dernier vous étiez présent dans l’hémicycle, mais l’ensemble des députés de l’opposition n’a pas participé au vote du projet de loi rectificative gestion 2018. Pourquoi ce choix ?

Ouro Akpo Tchagnao : C’était une question de cohérence parce que lors du vote et de l’adoption de cette loi le 27 décembre 2017, nous n’avions pas participé au vote et les raisons sont les mêmes. Les hypothèses avancées pour les prévisions des dépenses et des recettes n’étaient pas acceptables. Parce que le taux de croissance sur lequel le gouvernement s’est basé pour faire ses projections, n’était pas réaliste.

Tous les rapports notamment le dernier du FMI portant sur l’année 2017 montraient que la situation sociopolitique actuelle affectait sérieusement l’économie du pays et que le taux de croissance de 5% qui était prévu pour 2017 ne pouvait pas être atteint et que difficilement en 2018 on peut espérer 4.5% si la situation ne change pas.

Donc tout le monde était d’accord. Et nous avions attiré leur attention mais nous n’avions pas été écoutés. 3 mois après, le même gouvernement se rend compte qu’il ne peut pas engranger les recettes prévues pour les dépenses et vient nous demander d’accorder notre caution pour un rectificatif. Nous disons non.

Une loi de finance, si elle est votée, doit être exécutée. Le gouvernement ne peut pas dans son égo refuser de nous écouter et faire voter par leurs seuls députés une loi sachant qu’elle ne sera pas exécutée.

HA : Sur la rectificative, y a-t-il réellement un problème ?

OAT : Oui !!! D’ailleurs toutes les lois de finances depuis 2014 de même que les rectificatives ont toujours les mêmes allures.

Du moment où l’hypothèse principale de prévision qui est le taux de croissance est fausse tout est incohérent.

Le taux de croissance aujourd’hui est de 4 à 4,5 %. On sait que la crise n’est pas finie, et qu’il ne faut pas compter gros sachant que pour l’instant il n’y a aucune solution à la crise qui pose tous les problèmes à l’économie.

Tant que la crise continue, c’est normal que le taux continue de dégringoler. Que le gouvernement nous dise sur la base de quelle garantie, il continue de miser sur ce taux de 4,5% dans cette loi rectificative pour 2018 s’il n’y a pas de solution à la crise.

Ensuite, le gouvernement prévoit dans le budget de 2018 l’organisation des sommets, un sur les ACP-UE qui vient de finir, un de la CEDEAO et CEMAC alors que la situation économique du pays ne le permet pas. Pourquoi le gouvernement togolais tient à organiser ces sommets si l’économie est au rouge ? Pourquoi aller collectionner des sommets pour gonfler les dépenses ?

On nous dit que c’est pour donner la confiance aux investisseurs et attirer les touristes. Mais là aussi, pourquoi chercher à attirer les touristes dans un pays où la situation socio politique ne le permet pas ? Parce que le touriste ne viendra pas pour le sommet mais parce qu’il y a une ambiance dans le pays qui attire. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Grave encore, le gouvernement togolais, après adoption de la loi des finances 2018 en décembre passé, a commis un cabinet pour venir analyser la nature des dépenses prévues en vue de faire des économies. Mais tout ce qui est ressorti, nous l’avons dit depuis 2014 avec par exemple comme l’auto financement de certains travaux qui ont englouti les fonds énormes pendant que les infrastructures même n’ont pas été réalisées. Au Togo, il faut dire que beaucoup de projets sont financés mais n’ont jamais été réalisés.

Le vrai problème c’est qu’il y a une mauvaise gestion caractérielle du gouvernement.

Plus scandaleux, nous avons constaté que la Société Nouvelle des Phosphates du Togo qui estime être une grande société d’état, n’a rien versé à l’état togolais depuis 2014 comme part de dividende. Mais le ministre des finances affirme que lors de la confrontation, la SNPT déclare avoir déjà avancé au gouvernement sous forme de crédit TVA, une somme de 8 milliards de Fcfa.  On se demande à quel moment cette somme a été avancée. Puisque selon la loi des finances, aucune recette ne peut être liquidée, sinon aucune dépense ne peut être engagée si elle n’est pas prévue. Et si cela doit arriver, il faut que l’état demande le vote d’un rectificatif. Mais en aucun moment depuis 2014, un ministre des finances ou même le directeur du trésor n’est venu nous dire que cette société d’état lui a avancé une somme pareille.

Ça veut dire en clair que c’est un pillage à ciel ouvert qui est organisé et on demande la caution des députés. Nous ne pouvons pas accepter cela.

HA : Autrement dit, des dépenses inutiles demeurent selon vous encore dans la loi des finances rectificative ?

OAT : Oui, il y a des prévisions inutiles concernant notamment des rencontres sans bénéfices directs pour le pays. C’est l’exemple du sommet sur la sécurité maritime, la sureté et le développement en Afrique qui en 2016 a coûté 13 milliards au pays. Et le ministre n’était pas capable de nous dire quel est le coût réel des sommets prévus pour cette année. Donc c’est une manière déguisée de pillage systématique des deniers publics ou des fonds de l’état.

Ensuite la loi des finances rectificatives, par rapport aux hypothèses n’est pas sincère. Il y a des programmes comme « la SCAPE » (Stratégie de Croissance Accélérée et de Promotion de l’Emploi) devenu aujourd’hui ‘PND’ (Programme National de Développement) sont un symbole de cette non sincérité et de pillage et d’enrichissement illicite.

C’est dans la SCAPE qu’il était prévu le financement de la route Vogan – Lomé (longue de 50 km) financée deux fois déjà sans être bitumée. La première fois à 26 milliards de fcfa et la deuxième fois à 30 milliards. De même pour deux autres projets d’infrastructures comme le contournement d’Aledjo et la route de Tokoin toujours en berne et pourtant financé.

Un four tout de programme d’enrichissement illicite cette loi de finance. Pour toutes ces raisons, nous sommes restés pour nous faire entendre une fois de plus mais pas pour donner notre caution.

Propos recueillis à Lomé par Alphonse Ken LOGO

Crédit photo:Alphonse Ken LOGO

 

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