Mouftaou Badarou, analyste politique © Prince / HA
Mouftaou Badarou, analyste politique © Prince / HA

Comment les opposants au régime du Président Talon pourront-ils inverser les rapports de force à brève échéance dans un contexte d’étouffement méthodique par le pouvoir en place ?

Par Mouftaou Badarou

Un savant dosage de mesures autoritaires et de petites concessions politiques. Le Président Patrice Talon souffle à dessein le chaud et le froid. Fin tacticien, il soumet depuis quelques mois ses adversaires à l’épreuve de l’étouffement, tout en prônant la participation de tous les acteurs politiques béninois aux scrutins électoraux et aux organes du pouvoir.

Alors que l’opposition s’attendait à l’obtention du certificat de conformité à la suite de sa rencontre avec le Président le 15 juillet 2019, seuls deux partis se sont vu délivrer le fameux sésame de conformité avec la nouvelle charte des partis et la loi électorale par le ministère de l’Intérieur, le 2 août 2019. Il s’agit de l’Union démocratique pour un Bénin nouveau (UDBN) de Claudine Prudencio et Dynamique unitaire pour la démocratie et le développement (DUDD) de valentin Aditi-Houdé. Le ministre de l’Intérieur estime que les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) de Boni Yayi, l’Union sociale libérale (USL) de Sébastien Ajavon et la Renaissance du Bénin (RB) de Rosine Soglo n’ont pas encore satisfait aux exigences de la nouvelle charte des partis. Ce qui fait dire aux opposants que « le président de la République proclame certaines choses en rencontrant les acteurs politiques, mais fait exécuter autre chose par son ministre de l’Intérieur, donnant une tonalité contradictoire à son action politique ».

Pourtant, les déclarations du Président à la rencontre du 15 juillet 2019 avec les recalés des législatives étaient empreintes de cordialité, et montraient sa bonne disposition à l’égard des partis de l’opposition. Comme il le rappelait lui-même le lendemain sur sa page facebook : « A la fin des échanges, j’ai instruit le ministre de l’intérieur et de la sécurité publique à se rapprocher de chaque parti en cause afin de faire les ajustements nécessaires pour leur permettre de recouvrer une existence juridique claire ».

Las ! Le coup de massue judiciaire qui est, par ailleurs, tombé le 2 août 2019 sur Lionel Zinsou, candidat malheureux à la présidentielle d’avril 2016, a rappelé la froide logique du pouvoir en place : neutraliser tous les potentiels candidats susceptibles de faire de l’ombre au Président Talon à l’élection présidentielle de 2021. L’ancien premier ministre de Boni Yayi écope ainsi devant le tribunal de première instance de Cotonou de 5 ans d’inéligibilité, 6 mois de prison avec sursis et 50 millions d’amende, pour «dépassement de frais de campagne et usage de fausse attestation». Un verdict qui met maître Robert Dossou, ancien président de la Cour constitutionnelle et l’un des avocats de Lionel Zinsou, hors de lui : « Ce procès est monté de toutes pièces pour rendre mon client inéligible ».  Tout en faisant appel de cette décision par le biais de ses avocats, Lionel Zinsou ne se fait pas beaucoup d’illusions sur la détermination du Palais de la Marina à le neutraliser.

L’autre coup de massue qui affaiblit l’opposition est l’arrêté du ministre de l’intérieur portant interdiction de délivrer des actes administratifs (acte de naissance, carte nationale d’identité, passeport) à des opposants sous le coup de poursuites judiciaires (mais non encore définitivement condamnés). La conséquence évidente de cette décision est que ces opposants (pour la plupart exilés) deviennent des apatrides. Dans un communiqué rendu public le 14 août 2019, le Mouvement béninois des droits humains, présidé par le professeur Nathanael Kitti, demande ainsi instamment au ministre de l’intérieur de retirer purement et simplement cet arrêté qui fabrique des apatrides maintenus en exil. Car, la constitution béninoise du 11 décembre 1990 dispose en son article 16 « qu’aucun citoyen ne peut être contraint à l’exil ».

Ainsi donc prise en étau par diverses procédures d’étouffement, les opposants béninois voient leur marge de manœuvre réduite aux dénonciations tous azimuts du pouvoir en place et aux procès intentés contre l’Etat béninois devant la Cour de justice communautaire de la CEDEAO et la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. Ce d’autant que leur participation aux municipales de 2020 n’est absolument pas garantie, le pouvoir en place voulant le beurre et l’argent du beurre : c’est-à-dire donner un vernis de démocratie au pays, tout en excluant l’opposition des grands scrutins.

Que reste-t-il aux opposants dans ce contexte d’ostracisassions ? Pas grande chose. Leur affaiblissement, sous l’action conjuguée du chef de l’Etat, du président de la Cour constitutionnelle, des ministres de l’intérieur et de la justice, est total. Sauf à faire preuve de génie politique pour sortir de ce bourbier, l’opposition béninoise semble bien muselée pour de longues années. Et va désormais assister, impuissante, à des prises de guerre électorales dans ses arrière-cours par le Bloc républicain et l’Union progressiste- les deux partis présidentiels.

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